Que l'on se tienne chaud!

November 20, 2015

Chers amis,

 

Les attentats du 13 novembre m’ont coupé le souffle. Je ne suis plus capable de rien écrire. Tout était déjà si vertigineux… Tellement vertigineux… Mais les abîmes ont encore grandi, et mangent tout le ciel, et mangent toute la tête. Le ciel n’a pas de carte. Le monde n’a pas de carte. Et il y fait si froid.

 

De mon désarroi, j’essaie de lire tout ce qui me passe par la main pour ne pas me sentir trop seule. Je lis à tout va. Je lis les chroniques de spécialistes qui expliquent les tenants et les aboutissants des événements à l’aune de grilles de lecture toujours parcellaires et incomplètes, et qui échoueront immanquablement à expliquer l’essentiel; je lis les résolutions prises à la hâte par des hommes politiques semblant toujours plus pressés d’en découdre, toujours plus pressés d’avoir raison, toujours plus pressés de dire leur vérité de façon péremptoire. Je lis des appels à la résistance. Je lis des appels contradictoires. Je lis la révolte. Je lis les lettres de mes familiers, de doux messages qui m’arrivent d’un peu partout et m’apportent un réconfort émouvant. Je lis l'affection. Je lis les commentaires d’anonymes. Partout, je lis. Sur la toile, les réseaux sociaux, je lis, dans les journaux, sur les visages, je lis. Je lis avec frénésie, jusqu’au dégoût, je lis jusqu’à ne plus pouvoir lire. Je lis les yeux, les mains, les sourires. Je lis tout et son contraire.

 

Je lis la sidération, la perte, la douleur, le chagrin. Je lis l’incompréhension. Je lis l’effroi. Je lis les vœux, les prières faites à Dieu et aux hommes. Je lis la colère. Le ressentiment. Je lis la solidarité, la sympathie. Je lis la manière. La vulgarité, l’élégance, la pudeur aussi. Je lis l’aplomb comme le questionnement. Je lis l’intelligence, la bêtise, la bêtise crasse aussi. Je lis l’humour et l’ironie. Je lis la profondeur, la légèreté. Je lis qu'on essaie de se rassembler. Je lis qu'on veut danser et qu'on va sortir. Partout, je lis qu'on brandit Hemingway comme un étendard: "Paris est une fête", "Paris est une fête"! Sur les murs, je lis "Fluctuat nec mergitur". Il y a d'autres choses aussi. Je continue à lire. Je lis l’égoïsme et la dénonciation de l’égoïsme. Je lis la culpabilité, le sentiment de culpabilité. Je lis l'indifférence. La négation. La comparaison. L'esprit de revanche. La radicalisation. Je lis diverses théories du complot. Je lis toutes sortes d’accusations, des milliers d’accusations que tous se renvoient indéfiniment.  Je lis le pardon. Je lis la dignité. L’espoir et la désespérance. Je lis la facilité. Je lis le subtil. Je mesure combien les intérêts de tous divergent, s’agrègent, se désagrègent. Je lis avec intérêt les opinions, les croyances de chacun. Et tout cela se mêle, s’entremêle, se disloque, se combine, se nourrit, s’entrechoque,  se perd, s’éloigne, se rapproche.

 

Je lis la vie des gens. Je lis que tout le monde pourrait avoir raison. Je lis que personne ne peut avoir raison. Je réalise combien chaque événement résonne différemment en nous tous. J'éprouve les milliers de résonnances et les milliers de nuances. Mais toutes les âmes ne semblent-elles pas à cette heure résonner ensemble cependant? Toutes les âmes. Et voilà qu'enfin je lis l’amour! Je lis l’amour, et la haine aussi bien sûr. Tant de fossés séparent ces inconnus que je lis, petits d'Homme comme moi, à la fois lointains et proches... Je lis le besoin de transcendance, d'élévation. Je lis le besoin de contre-cultures, de marges, de périphéries. Le besoin d'inspiration. De respiration. Je veux alors lire ceux qui s’efforcent de penser aujourd’hui, de penser vraiment - sans calcul, sans coquetterie, sans volonté de puissance. Qu'on me donne à penser !

 

Je dois préciser à cet instant que pour ma génération, « l’ennemi » n’avait, jusqu’ici, jamais eu de forme bien déterminée. Au contraire, « l’ennemi » était toujours mouvant. Il avait tellement de visages qu'on ne savait pas toujours très bien comment faire front. L’ennemi, c’était, par exemple, ce qui empêchait les peuples de décider librement de leur destin. C’était ce qui entraînait la xénophobie, la pauvreté, l’exclusion. C’était l'asservissement. La torture. C'étaient les violences faites aux femmes, aux enfants. L’ennemi, c'étaient les responsables de la pollution des océans, de la destruction des forêts, des souffrances animales. L’ennemi, c'était la guerre physique  – oui mais ailleurs, oui mais avant. L’ennemi, c’était alors, avant tout, ce qui permettait de gaver de non-pensée « le temps de cerveau humain disponible ».

 

Je reviens à Camus. Je reviens à Hannah Arendt. Je reviens à Kafka. A Orwell.

 

Enfin, j'en reviens à nouveau à l’amour. Car je veux relire l’amour. Je veux relire l’amour,  et les poètes. Je relis les poètes.

 

Anna Akhmatova pour pleurer. Aimé Césaire pour l'esprit de révolte. Emily Brontë pour le mysticisme. Rabindranath Tagore pour accueillir la beauté du monde.  Eluard pour la soif de vivre et de liberté (car à défaut de pouvoir comme lui écrire "j'écris...", je commence par le relire). Adonis, Aragon, Rimbaud, Senghor, Neruda, Hikmet... - Kipling pour grandir : "Tu seras un Homme, mon fils" - Oui, enfin,  en le cas présent, "une femme, ma fille" ... Et tu sais bien comme il est difficile d'être une femme, ma fille!

 

Pourquoi ne pas dire que l’on se sent perdu et que l’on n’y comprend rien ? Pourquoi ne pas avouer que la complexité du monde nous dépasse tant qu’il nous arrive d'être submergés ? Y avait-on seulement déjà compris quelque chose auparavant?

 

Aujourd’hui ne peut avoir de sens, pas plus que demain.

 

Cependant, si chacun voulait bien y mettre un peu du sien - en faisant d'abord silence dans la paix du couchant, il n’est pas impossible non plus que nous finissions par cheminer le long d’une allée un peu moins ombragée un jour prochain. La Fortune aurait bon cœur ; le soleil serait mélancoliquement joyeux; et peut-être pourrions-nous alors nous sentir un peu moins désorientés, un peu moins dépossédés. Dans le ciel, passerait un vol d'oiseaux blancs.

 

J’étais sur scène vendredi dernier. Je chantais des chansons d’amour comme autant de petites lumières dans la nuit. Qu’écrire maintenant ? Sur quoi écrire ? - Le recueillement, d’abord le recueillement, l’écoute du monde, l’introspection.

 

Oh comme je voudrais serrer les inconnus que je rencontre dans la rue dans mes bras ! Comme je voudrais les serrer fort. Et vous, comme j’aimerais aussi vous serrer fort! Que l’on se tienne chaud, mes amis, petits d'Homme, mes semblables! Que l’on se tienne chaud !

 

Avec tout mon cœur,

 

Je vous embrasse,

 

Ma Saïsara

 

Paris, le 19 novembre 2015

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